Questions de Linguistique

Version 1.2 | Dernière mise à jour le 14/01/2015

Sommaire

  1. Pourquoi ce document ?
  2. Qu'est-ce que la Linguistique ?
  3. Qu'est-ce que n'est pas la linguistique ?
  4. Comment est née la linguistique ?
  5. Pourquoi la Linguistique ?
  6. Qu'est-ce que le prescriptivisme ?
  7. Pourquoi est ce que la grammaire est si dure ?
  8. Pourquoi l'Académie Française ?
  9. La grammaire peut-elle être mise en équation
  10. Peut-on trouver une organisation type compréhensible quelle que soit la langue des locuteurs?
  11. Comment peuvent coexister pour un même fait de langue différentes explications ?
  12. Pourquoi réfléchir sur la langue fait-il se sentir Dieu ?
  13. Quelles sont les fins de la grammaire comparée ?
  14. Peut-on reconstituer une langue disparue ?
  15. Existe-t-il une mesure de la "complexité" d'une langue ?
  16. Qu'est-ce que la stylistique linguistique ?
  17. Est-ce que le nombre de langues vivantes diminue, augmente ou stagne?
Liens & références

Les Questions

Pourquoi ce document ?

Le but de cette page est de donner des réponses aux questions de linguistique que peuvent se poser les gens, et de permettre à tout un chacun de s'instruire un tant soit peu sur ce qu'est la linguistique.

J'ai l'impression qu'il y a bien moins de ressources francophones qu'anglophones sur Internet, dans ce domaine, et c'est pour remédier à ça que je me suis attelé à l'écriture de cette page.

Précisons tout de suite que je ne prétends pas avoir de vérité absolue ni sur le langage, ni sur les langues, ni sur la linguistique. Il y a une part de subjectivité dans mes réponses. Et aussi une part de simplification, bien sûr.

Pour poser des questions, m'envoyer des compliments des injures, écrivez-moi.

Vous pouvez également laisser un commentaire sur cette page.

Pour le moment la page ne contient quasiment pas de références, mais je compte bien en rajouter.

Qu'est-ce que la Linguistique ?

La Linguistique est l'étude scientifique du Langage et de la Langue.

Ce que les linguistes appellent Langage est un phénomène naturel bien particulier : la faculté humaine à apprendre et à employer des systèmes symboliques de communication et de représentation appelés Langues.

Au sein du règne animal, il existe beaucoup de systèmes de communication plus ou moins élaborés. Néanmoins, on peut mettre les Langues humaines à part pour les raisons suivantes :

Enfin, la langue est doublement articulée, c'est à dire que tout énoncé linguistique est susceptible d'être décomposé en unités élémentaires de sens (les morphèmes), et ces unités peuvent à leur tour être décomposées en unités plus petites, qui n'ont pas de sens en elles-mêmes, mais servent à distinguer les morphèmes entre eux, et qu'on appelle phonèmes (Dans le cas des langues gestuelles, on parle tout de même de phonèmes par convention, quoique le terme chérème se rencontre paraît-il également).

Certains systèmes de communication animale peuvent présenter une partie de ces caractéristiques (Par exemple, la danse des abeilles emploie des symboles arbitraires pour faire référence à des éléments qui ne sont pas immédiatement accessibles), mais seule la langue humaine les présente toutes (Dans l'état actuel de nos connaissances).

La linguistique est une entreprise scientifique (en tout cas elle se veut telle).

Idéalement, elle cherche à donner une description de toutes les productions potentielles du Langage et de la Langue.

Le but ultime de la linguistique est de caractériser complètement les propriétés du Langage humain (aussi bien les propriétés purement internes que celles de l'interaction de la langue avec la cognition, la culture ou la société), de dégager quelles propriétés des langues sont universelles et de caractériser de quelle façon varient les propriétés qui ne sont pas universelles.

Bien sûr, nombre de linguistes poursuivent des buts différents, ce que j'expose là est une espèce d'horizon idéal.

Vu la grande diversité des approches possibles en matière de langage, on rencontre aussi souvent l'appellation Sciences du Langage qui insiste plus sur cette diversité.

Moi, je préfère le mot Linguistique, pour, au contraire, mettre l'accent sur l'interdépendance entre les différentes disciplines de la linguistique. Mais c'est un choix purement personnel.

Qu'est-ce que n'est pas la linguistique ?

La linguistique n'est pas une branche des disciplines suivantes : Littérature, Philosophie, Philologie, Sociologie, Psychologie, Neurologie, Ethnologie... Bien qu'il existe évidemment des recouvrements, des intersections, avec ces disciplines, la Linguistique est une entreprise bien spécifique, ses buts et son objet sont bien à part.

Saussure décrivait la Linguistique comme une branche de la Sémiologie, c'est à dire de la science des signes, mais compte tenu de la spécificité des signes linguistiques, organisés en systèmes très complexes, et du changement de sens du mot "Sémiologie", qui a pris un sens plus étroit, les deux disciplines restent distinctes, dans leurs pratiques, malgré, là encore, des préoccupations communes et des recouvrements.

Il est impossible de ranger la linguistique dans les autres sciences, à moins d'adopter une perspective ultra-réductionniste, mais dans ce cas, toutes les sciences sont des branches de la physique, qui n'est elle-même que l'application des mathématiques à la réalité.

La linguistique n'est pas une entreprise normative. Elle ne cherche pas à dicter la façon de parler des gens, elle n'émet en aucun cas de jugement moral ou esthétique à ce sujet. En linguistique, il n'y a pas de notion de correction, toutes les formes sont dignes d'attention.

La linguistique peut fournir des outils et des approches pour aider à l'enseignement des langues, mais les préoccupations didactiques ne font pas stricto sensu partie de la linguistique.

On parle parfois de "linguistique prescriptive", cela peut revêtir plusieurs sens, mais si on restreint le mot "linguistique" à son sens de discipline scientifique, la prescription linguistique n'en fait pas partie.

Comment naît la linguistique ? (comment elle est née)

Question posée par Claire Fetet

Toutes les disciplines enseignées en Occident revendiquent une filiation avec un philosophe grec.

Pour la linguistique, souvent, on cite Platon et son Cratyle (que je n'ai pas lu)...

Mais les premiers vrais linguistes dont l'Histoire ait gardé la trace sont plutôt des Indiens.

Ainsi, la plus ancienne description complète d'une langue, le Sanskrit, qui soit parvenue jusqu'à nous est l'oeuvre d'un dénommé Pāṇini, dans un livre d'une grande densité : L'Aṣṭādhyāyī

Les premiers travaux de nature linguistique ont toujours plus ou moins une visée prescriptive. Il s'agit de codifier l'usage de la langue, de fixer la façon de l'employer, pour des raisons religieuses.

La tradition linguistique moderne naît précisément quand, à la fin du XVIIIe siècle, l'Inde tombe sous le joug du colonisateur britannique et que les échanges culturels portent justement le Sanskrit à la connaissance des lettrés Européens. Constatant la similarité entre Sanskrit, Persan, Latin et Grec, ils déduisent l'existence de la famille Indo-Européenne et petit à petit se crée tout un champ d'étude appelé grammaire comparée qui vise à reconstruire la généalogie des langues via la recherche et l'étude des correspondances systématiques entre leurs mots.

La première contribution de Ferdinand de Saussure à la linguistique a, du reste, été un article sur les voyelles du proto-indo-européen.

Saussure est considéré comme le fondateur de la linguistique moderne pour avoir élargi les perspectives de la linguistique au-delà de l'étude des changements de formes.

C'est lui qui a insisté sur l'opposition entre approche diachronique (étude de l'évolution d'une langue au cours du temps) et approche synchronique (étude d'un système linguistique à un point précis), et sur la nécessité de comprendre la langue comme un système de signes. Il a également explicité la différence entre Langage et langue, et entre langue et parole, cette dernière étant l'application concrète du système plus abstrait qu'est la langue.

Pourquoi la linguistique alors qu'on sait parler?

Question posée par Claire Fetet

Pourquoi l'anatomie alors qu'on sait bouger ?

Le fait de parler résulte généralement de la volonté, de la même façon que le fait de bouger, mais les mécanismes du langages sont globalement inconscients, de la même façon que bouger la main ne suffit pas à comprendre quels sont les mécanismes du mouvement.

Personne ne se réveille en se disant « Aujourd'hui je vais dévoiser un peu mes consonnes finales et relever légèrement mes voyelles » ou bien « Je vais arrêter de prononcer les marques de pluriel et placer les clitiques objet avant le verbe ».

Nous constatons pourtant que de tels changements surviennent dans les langues du monde.

La linguistique tente d'expliciter ces mécanismes inconscients qui nous permettent de nous exprimer, et de nous comprendre, avec plus ou moins de bonheur.

Qu'est-ce que le prescriptivisme ?

Le prescriptivisme, c'est l'attitude qui consiste à prescrire et à proscrire des formes linguistiques, autrement dit, à dicter la façon de parler des autres.

Le prescriptivisme vise généralement à normaliser la langue de façon plus ou moins restrictive.

En pratique, le prescriptivisme passe par l'élimination artificielle de dizaines de formes considérées comme "incorrectes" alors que nombre de gens les utilisent quotidiennement.

Il peut y avoir plusieurs justifications à une telle normalisation. Par exemple, dans des contextes juridiques, la langue utilisée est extrêmement codifiée afin de minimiser les confusions et les débats sans fin sur le sens des mots. (ça ne marche pas toujours).

Il peut aussi être utile de tenter de normaliser les terminologies en sciences, afin de maximiser l'intercompréhension et de se rendre intelligible au plus grand nombre.

Et de même, dans un contexte scolaire, il est probablement inenvisageable qu'un correcteur apprenne l'argot et les idiosyncrasies de chaque élève quand il corrige ses copies, qui doivent donc être rédigé dans un standard.

Là où le bât blesse, c'est que le caractère artificiel et arbitraire d'une telle normalisation (Qui, soit dit en passant, est toujours plus proche de la façon de parler des classes favorisées que de celle des classes pauvres ou des minorités...) est perdu de vue par nombre de gens, qui prétendent en faire "l'état naturel de la langue" et poussent des cris d'orfraie si on prétend y déroger.

Bien souvent ils invoqueront des notions totalement subjectives pour justifier leur position. Ainsi, un argument qui revient souvent est celui de "l'euphonie". « Il ne faut pas parler de telle façon parce que "ça sonne mal" ».

On voit bien que s'il fallait bannir du vocabulaire toutes les formes qui déplaisent à quelqu'un, on n'en aurait pas fini...

D'autres arguments se veulent plus objectifs et c'est là que ça commence à devenir drôle.

Les grammairiens font souvent appel à la logique pour justifier leurs règles, mais le mot "logique" n'a ici qu'une valeur totalement incantatoire.

En effet, compte tenu de la nature arbitraire des signes linguistiques, il n'y a pas de raison "logique" de préférer dans l'absolu une forme à une autre.

À la limite, on peut invoquer la cohérence, mais le fait est que d'une part, aucune langue n'est jamais totalement cohérente, et d'autre part, la grammaire traditionnelle accentuerait plutôt l'incohérence (qui est de toute façon difficile à évaluer, pour ne pas dire subjective...)

Le problème c'est que les règles qui gouvernent réellement la langue sont des règles inconscientes. Sinon, la linguistique serait un jeu d'enfant. Il suffirait de demander aux gens pourquoi ils mettent des déterminants avant les noms, les compléments après les verbes...

Mais les gens n'ont aucune idée des raisons qui les poussent à parler de la façon dont ils parlent. Posez-leur des questions et vous obtiendrez des explications vagues, des invocations de grammaire scolaires (souvent muettes sur un nombre surprenant de points), et des appels à des créatures mythiques, telles que "l'esprit de la langue" (ou "le génie de la langue").

Séance de spiritisme

Invocation de l'esprit de la langue par des linguistes-spirites

Tenter de modéliser les règles véritablement appliquées par les gens quand ils parlent est une tâche extrêmement complexe, et c'est aussi un préalable indispensable à comprendre la vraie "logique de la langue", les vrais mécanismes qui sous-tendent les productions linguistiques.

Les grammaires prescriptives ne se préoccupent absolument pas de cela, leur ambition est juste de supprimer des formes décrétées plus ou moins arbitrairement comme fautives.

Les linguistes voient généralement le prescriptivisme d'un mauvais oeil, pour des raisons internes et externes à la linguistique.

La principale raison interne vient des innombrables idées fausses perpétuées avec le prescriptivisme, pour le justifier :

L'idée que la langue est en péril, l'idée que "mal parler" montre qu'on "pense mal", qu'une expression "incorrecte" est la marque d'une pensée appauvrie, l'idée que c'est la forme écrite qui importe et que l'expression orale est un épiphénomène,l'idée que, si on ne lui impose pas un ordre de l'extérieur, la langue est un chaos total....

La principale raison externe, pour autant que je puisse en juger, tiens à un questionnement de la motivation du prescriptivisme.

On a vu qu'il pouvait être utile de normaliser la langue en certains contextes, reste qu'il peut être utile de se poser des questions sur la façon dont on la normalise.

Et en dehors de ces contextes, le prescriptivisme sert essentiellement à permettre aux gens de mépriser leur prochain et se croire meilleur que lui (plus intelligent, plus vertueux, plus respectueux, tout ce que vous voulez), que ce soit en prônant un conservatisme rigide qui sanctifie l'accord du participe, ou au contraire, un réformisme échevelé qui jetterait à bas les vieilles formes pour en imposer de nouvelles, parées d'une farandole de vertus illusoires.

Dites vous bien qu'il n'y a pas de différence entre se moquer de quelqu'un qui emploie un "français incorrect" et se moquer de quelqu'un qui parle une langue étrangère ou minoritaire. C'est la même attitude.

Pourquoi est ce que la grammaire est si dure?

Question posée par Ewind

Parce que la langue est chaotique.

Le mot "grammaire" a plusieurs sens. Dans la langue courante, il désigne ce qu'on apprend à l'école et que les linguistes appellent "grammaire traditionnelle". En linguistique, la grammaire, c'est l'ensemble des règles (syntaxiques, morphologiques et phonologiques) d'une langue donnée. (Parfois on met la phonologie à part).

Pour ce qui est de la grammaire traditionnelle prescriptive qu'on enseigne dans les établissement scolaires du primaire et du secondaire, elle est dure parce qu'elle est arbitraire et qu'elle ne veut pas l'admettre.

Le but de la grammaire traditionnelle est de normaliser la langue, avant tout la langue écrite, et de la faire converger vers un modèle de langue considéré comme prestigieux (Pour des raisons qui vont de leur usage par les classes sociales favorisées, à l'arbitraire le plus pur et dur).

La difficulté de la grammaire traditionnelle française (mais c'est probablement aussi applicable ailleurs) tient à ce qu'elle est très conservatrice, et cherche à nier l'importance de la distance entre langue orale et langue écrite.

La grammaire française regorge de choses qui existent exclusivement à l'écrit. Des temps entiers, comme le passé simple, ne persistent que via le medium écrit qui est artificiel.

En fait, pour reprendre l'analogie développée un peu plus haut, c'est un peu comme une langue étrangère. Et les difficultés sont donc peu ou prou les mêmes que pour les autres langues étrangères.

La difficulté des grammaires descriptives produites par la linguistique s'explique différemment :

Les langues sont des systèmes spontanément organisés de façon inconsciente, par des êtres humains.

Leurs règles de fonctionnement sont inférées puis instanciées par des cerveaux humains, en des énoncés qui sont interprétés par d'autres cerveaux humains, selon des processus qui comportent une certaine part d'incertitude.

Pour être vraiment rigoureux, il n'y a vraisemblablement pas deux personnes qui emploient exactement la même grammaire, et ce qu'on appelle "langue", ce sont des modélisations de règles, et de lexiques, qui semblent être partagés par un ensemble de personne plus ou moins grand (une communauté linguistique).

Pour travailler, les linguistes sont obligés de modéliser un tant soit peu la ou les langues qu'ils étudient, de lisser l'infinité des variations possibles, mais il y a alors une autre difficulté, qui est que la linguistique ne cherche pas seulement à décrire une seule langue, en termes d'elle-même elle cherche à permettre de décrire toutes les langues et à les examiner, à les comparer, ce qui n'est possible que si on essaie de dégager des catégories universelles, qui soient valables partout.

Des notions comme le verbe, l'adjectif, le sujet, l'objet ou même la syllabe, deviennent extrêmement problématiques quand on essaie d'en donner une définition qui dépasse le cadre d'une langue ou d'une famille de langues, et il n'est pas possible de théoriser sur le langage et sur les langues si on ne peut rien généraliser d'une langue à l'autre.

Par conséquent, une grammaire purement descriptive est nécessairement d'une certaine complexité mais pour des raisons différentes d'une grammaire normative.

Pk l'académie française ?

Question posée par Lays Farra

« La fonction [de l'Académie Française] est de normaliser et de perfectionner la langue française. [...] La mission qui lui est assignée dès l’origine , [...] est de fixer la langue française, de lui donner des règles, de la rendre pure et compréhensible par tous. » (Wikipédia, "Académie Française"

L'Académie Française a pour unique but le conservatisme linguistique.

Sa fonction principale est de refuser toute forme d'évolution linguistique, de quelque nature qu'elle soit. Les seules innovations acceptées par l'Académie Française sont celles qui sont entérinées par l'usage depuis des lustres. Ses recommandations restent absolument lettre morte et son autorité est nulle.

Quand l'Académie Française utilise la linguistique, elle s'en sert telle l'ivrogne le lampadaire : pour trouver du soutien, pas pour éclairer sa lanterne.

Bref, l'Académie Française est, dans le domaine de la langue, une expression du conservatisme et du centralisme français.

Pour autant, il y a pire que l'Académie Française. Il y a tout les petits prescripteurs amateurs, tout les petits commentateurs qui s'improvisent correcteurs, alors qu'eux-mêmes n'appliquent souvent que très imparfaitement les règles qu'ils prétendent faire appliquer aux autres.

Et les réformistes de la langue ne valent pas mieux, ce sont deux facettes détestables d'une vision normative de la langue.

[La grammaire] peut-elle être mise en équation?

Question posée par Ewind

Je ne sais pas si on peut vraiment parler d'équation en l'occurrence.

L'équation implique une égalité entre une valeur et une expression contenant une ou plusieurs variables.

Ce qui se rapproche le plus des équations, en linguistique, à ma connaissance, ce sont les calculs de prédicats qu'on trouve en sémantique formelle.

Par exemple, on peut noter ROUGE(), le prédicat qui détermine qu'un objet est rouge, et transcrire « Le ballon est rouge » en ROUGE(x) = Vrai, avec ballon l'x qui satisfait cette équation (Qui transcrit aussi "le ballon rouge", "la rougeur du ballon". Le prédicat abstrait peut être rendu par plusieurs phrases)

La sémantique vériconditionnelle, qui prétend identifier le sens d'un énoncé à ses conditions de vérité et dériver ces dernières de sa structure interne, fait usage de prédicats de ce genre (même si mon exemple est un peu simpliste).

Elle a été très fortement critiquée, car le sens d'un énoncé est souvent largement dépendant du contexte dans lequel il est produit.

Néanmoins, cette approche un peu naïve est utilisée en linguistique informatique, où elle fournit déjà des outils suffisants pour être employés en pratique.

La linguistique utilise un certain nombres de formalismes qui résultent de la volonté d'en faire une discipline plus objective, plus scientifique.

C'est notamment sous l'impulsion de Chomsky que la linguistique s'est orientée vers une plus grande formalisation de ses principes, notamment, outre la sémantique, en syntaxe et en phonologie.

D'une manière générale, la plupart des formalismes linguistiques tendent à être des arbres représentant des relations hiérarchiques entre différentes briques élémentaires, et montrant comment elles se réunissent pour former un élément linguistique plus complexe.

Représentation d'un arbre syntaxique génératif

Un arbre syntaxique, tel qu'employé par la grammaire générative.

Peut-on trouver une organisation type compréhensible quelque soit la langue des locuteurs ?

Question posée par Ewind qui apporte les précisions suivantes :

« Est ce que ( en oubliant le vocabulaire), on peut avoir une "forme " de phrase type, compréhensible par n'importe qui? Pas quelque necessitant une compréhension " fine " mais les phrases de base. ( un peu du créole quoi) ordre des mots oui, ou quelque chose d'approchant #PasClair ( même dans ma tête ^^) »

Effectivement, ce n'est pas très clair, mais je crois comprendre de quoi il est question.

Si je comprends bien, il s'agit de savoir si toutes les langues organisent les phrases de la même façon, si les phrases, au moins les phrase simples, obéissent à la même organisation dans toutes les langues.

Si on s'arrête à un examen de surface, la réponse est clairement non. Par exemple, si on prend les constituants d'une phrase transitive simple : sujet, objet et verbe, on pourra trouver des exemples de chacun des ordres possibles (SOV,SVO, VSO, VOS, OSV, OVS) comme "ordre de base" d'une langue.

Par exemple, l'Arabe classique est VSO, le Basque est SOV, le Malgache est VOS...

Bien sûr, certains ordres sont plus fréquents que d'autres : les deux premiers, SOV et SVO, comptent chacun un peu plus de 40% des langues, ce qui indique une très forte préférence pour mettre le sujet au début de la phrase (en tout cas, si on accepte une certaine définition de la notion de sujet, qui n'est vraiment pas facile à dégager.)

Et il ne s'agit que d'un exemple, parmi des centaines de variations qui peuvent exister dans l'organisation des mots d'une phrase.

Mais on se poser une question plus abstraite, qui est de savoir s'il n'y a pas, derrière ces multiples organisations en surface, une organisation "profonde", qui serait la même pour toutes les langues.

C'est la thèse de la grammaire universelle, de Chomsky. Et c'est une question très âprement discutée en linguistique.

Mais pour en revenir à la question initiale, il y a un point important dans la question, qui est la notion d'intelligibilité. Que les langues du mondes connaissent des organisations différentes, soit, mais est-il possible de ne pas respecter la grammaire d'une langue et d'être malgré tout, en gros, compris ?

La réponse n'est pas nécessairement non. Si quelqu'un arrive en vous demandant « toilettes où est-il s'ivouplaît ? », vous allez comprendre que ce n'est pas un locuteur natif, mais vous saurez aussi le rediriger vers la plus proche vespasienne.

Comment peuvent coexister pour un même fait de langue différentes explications ?

Question posée par Claire Fetet

Pour la même raison que dans n'importe quelle autre science. Si deux théories expliquent un fait de langue, soit elles sont en compétition, soit elles sont complémentaires.

Pourquoi réfléchir et comprendre (plus ou moins) la langue fait-il se sentir dieu?

Question posée par Claire Fetet

Parce que Ἐν ἀρχῇ ἦν ὁ Λόγος, καὶ ὁ Λόγος ἦν πρὸς τὸν Θεόν, καὶ Θεός ἦν ὁ Λόγος.

Quelles sont les fins de la grammaire comparée ?

Question posée par Le Cheikh

La grammaire comparée a été le point de départ de la linguistique moderne, mais ses buts étaient plus étroits.

Elle se focalisait essentiellement sur l'évolution des langues dans le temps, l'établissement de parentés linguistique et la reconstruction linguistique, c'est à dire la reconstitution de l'ancêtre des langues d'une même famille.

La grammaire comparée privilégiait donc la phonologie et la morphologie historiques de la langue, au détriment du reste, et notamment de la description synchronique de la langue.

Peut-on reconstituer une langue disparue depuis des siècles ?

Question posée par Le Cheikh

Non seulement on peut, mais ça a été l'objectif principal de la Linguistique pendant un long moment !

La tradition linguistique moderne est née suite à la découverte de la parenté entre certaines langues d'Europe et d'Inde, et l'essentiel de la linguistique au XIXe siècle a consisté à établir l'arbre généalogique de la famille Indo-Européenne. À la fin du XIXe siècle, on a également commencé à vouloir établir l'existence et l'organisation d'autres familles de langues, notamment les familles sémitiques et finno-ougriennes (devenues depuis respectivement la famille afro-asiatique et la famille ouralienne).

Pour établir ces familles de langues et reconstruire leurs ancêtres, on a progressivement codifié la méthode comparative de reconstruction.

La méthode comparative se base sur la théorie de la régularité des changements phonétiques, c'est à dire que tel son dans tel contexte de la langue mère évoluera toujours de la même façon dans les langues filles.

La méthode comparative consiste à rassembler pour chaque langue des listes de mots présentant des similarité de formes et de sens d'une langue à l'autre, et à tenter d'établir des correspondances systématiques (i.e. valables dans un maximum de contextes, pour un maximum de mots) entre les différents phonèmes qui les composent.

Une fois ces correspondances établies, il est possible d'en déduire des informations sur les phonèmes de la langue mère, et la façon dont les changement se sont effectués.

Idéalement, chaque correspondance établie permet de reconstruire un phonème de la langue mère, mais ce n'est pas toujours possible, parfois, des informations sont manquantes.

Une fois que suffisamment de mots ont été reconstruits, il devient possible de reconstruire une partie de la grammaire, notamment la morphologie de la langue (c'est à dire, les règles de conjugaison, de déclinaison, de constructions de mots...).

Cette méthode a été étayée de nombreuses fois. De fait, elle a permis à Saussure de postuler l'existence en proto-indo-européen de consonnes qui n'étaient alors attestées dans aucune de ses descendantes, prédiction corroborée lorsque le hittite a été déchiffré.

On voit là que la Linguistique n'est pas une simple discipline descriptive. Dès 1879, les théories échafaudées par les comparatistes permettaient de faire de vraies prédictions scientifiques, confirmées par des observations ultérieures.

Avec un corpus présentant suffisamment de mots différents et suffisamment de langues différentes, on peut ainsi reconstituer toute l'histoire d'une famille de langue, même si établir une chronologie précise n'est pas toujours simple (certaines langues changent plus vite que d'autres).

Il faut en tout cas retenir une chose : Il est tout à fait possible, ainsi que l'a prouvé le linguiste américain L. Bloomfield avec les langues amérindiennes, d'appliquer cette méthode à des langues non-écrites, puisqu'elle se base sur des corpus de langues vivantes.

En fait, il est même possible (mais c'est plus difficile) de l'appliquer au sein d'une même langue, c'est ce qu'on appelle la reconstruction interne. La méthode est peu ou prou la même, mais avec les variantes dialectales de la langue, les différentes formes d'un même mot.

La méthode comparative connait néanmoins certaines limites.

Elle est difficilement opérante sur les créoles, et plus on tente de remonter loin dans le temps, plus les résultats qu'elle donne sont incertains.

Et elle ne permet de reconstruire que certains aspects de la langue. Il n'est pas possible de reconstituer des langues entières. Même sur le strict plan du vocabulaire, certains mots "meurent sans descendance", disparaissent du lexique et ne laissent pas de trace dans les langues filles.

Et bien sûr, il n'est pas possible de reconstituer, au mieux, plus de quelques mots des langues mortes sans postérité.

est-ce qu'il existe une mesure de la "complexité" d'une langue? (qqchose pour hiérarchiser au -)

Question posée par Clémentin Castellano

Un jeu très aimé des polyglottes est de chercher qui a la plus grosse complexité, qui a la plus dure grammaire, qui a le plus long vocabulaire...

La notion de "complexité" d'une langue n'est pas vraiment pertinente, sur le plan scientifique :

Il y a mille et une façon de comparer deux langues, et en sélectionnant correctement les critères qu'on retient, on est presque toujours assuré de prouver que telle langue est "plus complexe" que telle autre.

En général, une langue qui s'écarte de la "moyenne" sur un point précis reste ordinaire par tout ses autres aspects.

De plus, il faut voir que, très souvent, la "complexité" à un endroit permet la "simplicité" ailleurs. Par exemple, un système de déclinaisons paraît compliqué aux locuteurs du français, mais les langues qui en ont un auront souvent une syntaxe beaucoup moins contrainte, un ordre des mots bien moins rigide que celui du français. Et réciproquement.

Il n'y a pas de mesure "objective" de la difficulté d'apprentissage d'une langue pour la bonne raison que c'est quelque chose de subjectif. Ça dépend entièrement de l'apprenant, de sa langue maternelle et des langues qu'il a étudié auparavant, de son âge, et d'autres facteurs du même acabit.

Alors il y a des moyens plus ou moins objectifs de mesurer la "distance" d'une langue à une autre, il est possible de faire des comparaisons à grande échelle et de regarder si tel élément de la grammaire est plus ou moins rare parmi les langues du monde. C'est l'objet de la Typologie Linguistique

Par exemple, on peut constater, que certaines consonnes sont plus rares que d'autres, et il me semble même qu'il y a une corrélation entre la rareté d'une consonne sur le plan typologique et la vitesse à laquelle la consonne est acquise par les enfants, lors de l'acquisition de la langue maternelle.

Mais globalement, dire "telle langue est plus complexe que telle autre", en toute généralité, ça n'a pas beaucoup de sens. Il faut préciser les éléments de comparaison retenus.

Par exemple, le français possède plutôt un grand nombre de voyelles, parmi lesquelles des nasales, ce qui est relativement peu répandu, mais le reste de sa phonologie n'a rien de spécial, à ma connaissance.

Qu'est-ce que la stylistique linguistique ? Qu'apporte-t-elle de spécifique par rapport à l'analyse littéraire ?

Question posée par Le Cheikh

La stylistique linguistique, pour autant que je puisse en juger, est une forme d'analyse littéraire qui se sert des outils de l'analyse linguistique pour enrichir l'études des textes.

Elle peut servir notamment à isoler ce qui, dans les constructions employées par un auteur, relève de sa propre spécificité, ce qui relève du contexte sociolinguistique dans lequel il écrit, et ce qui relève de la langue au sens plus large.

J'avoue que je ne m'y connais pas assez en analyse littéraire pour tenter d'en dire plus long sur la question.

Est-ce que le nombre de langues vivantes diminue, augmente ou stagne?

Question posée par Clementin Castellano

La réponse à cette question est un peu plus complexe qu'il n'y paraît, parce qu'il n'est pas toujours facile d'établir la "limite" entre deux langues. Il n'est pas toujours facile de dire si deux personnes parlent la même langue ou deux langues différentes étroitement apparentées.

Le concept de "langue", au sens courant du terme a des ramification politiques et identitaires très compliquées. Pour des raisons sans aucune pertinence linguistique, on montera en épingle des différences plus ou moins superficielles pour faire d'une même langue plusieurs (par exemple, L'Hindustani devenu Hindi et Ourdou, le serbo-croate devenu Serbe, Croate, Bosniaque et Monténégrin...) ou de plusieurs langues, une seule (les dizaines de langues parlées en Chine devenant toutes des "dialectes").

On entend régulièrement des statistiques alarmantes sur la disparition des langues dans le monde, et il est tout à fait exact que beaucoup de langues, parlées généralement par de petites populations confrontées à l'influence linguistique de voisins plus riches, plus nombreux et dominateurs, disparaissent sans cesse, pour des raisons variées. Ce sont parfois des familles entières de langues qui sont menacées de disparition, et il est indéniable que la diversité linguistique de l'Humanité est en péril.

Mais, étant donné que nous avons du mal à évaluer le nombre de langues parlées actuellement dans le monde, et que nous avons a fortiori du mal à évaluer le nombre de langues qui ont été parlées, il n'est pas possible de dire à coup sûr si, par exemple, le nombre de langues est plus élevé maintenant qu'en 1750, ou en 50 avant Jésus-Christ. Sans même parler de remonter à des époques qui ne connaissaient pas l'écriture.

Le "nombre de langue" est un concept un peu vague, en fait, pour mesurer quelque chose de pertinent.

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