Ils étaient Dix Petits Je sais pas quoi

Sur le nouveau titre français de “And then there were none

Texte écrit initialement en août-septembre 2020, remanié en mai 2022

Merci à Marotte et à Sam pour leurs retours sur ce texte.

Introduction

La dernière semaine d’août 2020, tandis que j’étais en vacances, la nouvelle, pourtant déjà publique depuis un long moment, a soudain fait du bruit sur Twitter :

La traduction française de l’un des romans les plus célèbres et les plus acclamés d’Agatha Christie allait recevoir un nouveau titre : Ils étaient dix.

Immédiatement et de façon tout à fait prévisible, une polémique a éclaté entre partisans et adversaires du nouveau titre.

Les partisan du nouveau titre arguaient à juste titre que l’ancien titre était raciste, et les partisans de l’ancien protestaient qu’ils ne faut jamais rien changer et qu’oser changer un titre sous prétexte qu’il est raciste, c’est de la folie politiquement correcte.

Je caricature à peine. Il va sans dire que quand on regarde les choses de cette façon, c’est difficile de se dire que les adversaires du changement ne sont pas au mieux des idiots, au pire des racistes plus ou moins assumés, qui préfèrent en tout cas qu’une injure raciale reste fièrement sur la couverture d’un livre célèbre plutôt que de la retirer.

Ces gens veulent faire prévaloir leur vision abstraite du respect de la littérature sur les sentiments des personnes qui sont la cible (ou susceptibles d’être la cible) de cette injure raciale.

(Cet article de Rokhaya Diallo résume pas mal les choses)

Sauf que quelque chose m’a beaucoup dérangé en fait dans ce “débat”, si on peut du moins appeler ça un débat, c’est que j’ai la désagréable impression qu’aussi bien dans le premier groupe que dans le deuxième, on a un peu oublié que le titre était attaché à un livre.

Je pense que la plupart des gens qui ont émis une opinion dans ce débat n’ont tout simplement pas lu le livre ou alors une fois il y a longtemps, et sans forcément faire très attention aux détails.

Ça peut paraître piquant de la part de quelqu’un qui a lu et apprécié Comment parler des livres que l’on n’a pas lus de Pierre Bayard (lui-même fan d’Agatha Christie au point de lui consacrer au moins deux livres dont l’un, tout récent, porte tout justement sur le même roman dont il est question ici), mais j’incline à penser, tout de même, qu’on a plus de choses pertinentes à dire sur un roman quand on l’a lu - et bien lu.

Et pour ce qui concerne le livre désormais appelé en français Ils étaient dix, il me semble que la première question pertinente à se poser est de savoir si le livre lui-même, avec son titre original indubitablement raciste, n’aurait pas un contenu indubitablement raciste pour aller avec son titre.

Je pense que la réponse a son importance dans ce débat.

Je peux résumer ma réponse comme suit :

Oui, le roman d’Agatha Christie appelé à l’origine “Ten Little N******" est à peu près aussi raciste que le titre original le laisse entendre.

Oui, il contient des choses qui sont éminemment critiquables et qui étaient déjà critiquées du vivant d’Agatha Christie par certains de ses contemporains et dans le même pays qu’elle.

Il s’agit par ailleurs de ce qui est peut-être son meilleur livre, un classique de la littérature policière acclamé, je pense, à juste titre.

Je vais essayer de développer ces points avant de revenir à la question du titre pour voir comment elle est éclairée par le contenu du roman et pourquoi la polémique twitterienne m’a dérangé.

Avant de continuer, petits avertissements :

Trigger warning

Tout d’abord, bien entendu, ce texte va faire référence à de multiples reprises à diverses injures raciales, à commencer par celles contenues dans le titre du roman et ses traduction, et je vais également donner quelques exemples de racisme notamment envers les noirs. Si ça vous déplait à lire, voire que ça vous retourne l’estomac (ce que je peux très bien comprendre), il vaut mieux ne pas continuer à lire.

Spoilers

Deuxièmement, je vais dévoiler à peu près toute l’intrigue du roman et beaucoup de son contenu pour mettre les choses au clair. Si vous ne l’avez jamais lu, que vous aimez les romans policiers, et que vous pensez pouvoir passer par dessus le racisme du roman, je vous incite à arrêter de lire ce texte et à aller lire le roman vous-même, et, pour des raisons qui vont devenir claires un peu plus bas, je vous incite à le lire sans payer. Empruntez-le à votre tonton fan de littérature policière ou à une bibliothèque municipale, procurez-le vous sur internet, volez-le, peu importe.

Je spoile aussi d’autres romans de Christie : Dead Man’s Folly, Roger Akroyd’s Murder et un peu Mrs McGinty is dead.

Précisions utiles

Si je peux prétendre bien connaître - sans non plus être un expert - l’oeuvre d’Agatha Christie, je dois en revanche préciser que je n’ai pas de compétence particulière pour parler de racisme. Je vais essayer d’être clair, mais je ne garantis pas du tout d’être exhaustif.

Sommaire

  1. Introduction
    1. Trigger-warning
    2. Spoilers
    3. Précisions utiles
  2. L'histoire éditoriale du roman en français et en anglais
  3. En quoi le roman est-il raciste ?
    1. La comptine
    2. L'intrigue
    3. La charge raciste du dénouement
    4. La moralité de Wargrave et la peine de mort
    5. Philip Lombard, ou “vous reprendrez bien un peu d’antisémitisme avec votre racisme” ?
  4. Faut-il brûler Ils étaient Dix ?
  5. Le nouveau titre et les rectifications du roman
  6. L'Argent
  7. Conclusion
    1. Préconisations
  8. Notes
  9. Liens et Références
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L’histoire éditoriale du roman en français et en anglais

Le roman est paru en 1939 en Angleterre sous le titre Ten little Niggers, puis paru aux USA l’année suivante sous le titre And then there were none.

Étant donnée la prépondérance culturelle des USA dans le monde anglophone (et dans le monde en général), c’est sous ce titre qu’il a généralement été connu par la suite, même si le titre original est resté inchangé sur les éditions britanniques jusque dans les années 1980. En 1964, il a également été publié sous le titre Ten little indians aux USA.

En français, il a été traduit sous le titre Dix Petits Nègres par Jean Postif en 1940, et retraduit dans les années 1990 par Gérard de Chergé, avec le même titre.

Enfin, en 2020 il ressort sous le titre Ils étaient dix, dans la traduction de Gérard de Chergé , mais avec des révisions de quelques passages.

Je passe sur les autres langues et aussi sur les titres des adaptations théâtrales et cinématographiques.

En revanche, un point important à retenir est que ces rééditions n’affectaient pas seulement le titre, mais aussi, souvent, le contenu du roman. Lors de la première édition américaine, les utilisations du mot nigger ont commencé à être retirées du texte et remplacées d’abord par Indian et plus tardivement par soldier. Ces changements n’ont pas affecté les éditions britanniques, et c’est probablement pour cette raison que la deuxième traduction française de 1993 se basait encore manifestement sur le texte original de 1939 et utilisait le mot nègre et pas seulement dans son titre.

Notons une chose en passant : contrairement à ce que j’ai vu des gens affirmer sur Twitter, Agatha Christie n’a en aucun cas approuvé le titre Ils étaient dix.

Elle est morte en 1976, bien avant que qui que ce soit ait eu l’idée de rebaptiser la traduction française de son roman, et je doute qu’elle ait eu beaucoup d’opinion ou d’influence sur les titres en traduction, ou même sur les titre des éditions américaines. Cela dit je n'ai trouvé aucune source infirmant ou confirmant cette intuition de ma part.

Je ne pense pas que ce soit extrêmement important, et ce n’est pas du tout un argument massue contre le renommage, mais je trouvais agaçant la confusion entre l’approbation passive de Christie pour le titre américain et l’idée qu’elle aurait pu avoir une opinion sur un titre français inventé après sa mort !

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En quoi le roman est-il raciste ?

La comptine

Tout comme pour d’autres romans d’Agatha Christie tels que Hickory Dickory Dock ; One, Two, Buckle my Shoe ; ou Five little pigs, tant le titre original Ten little niggers que le titre américain actuel proviennent d’une comptine, une nursery rhyme.

Cette comptine prend une importance particulière dans And then there were none.

Il en existe plusieurs variantes, dont notamment une intitulée Ten little Injuns ou Ten little Indians et due à Septimus Winner.

Voici la version qu’on trouve dans le roman, probablement écrite par Frank Green :

Ten little nigger boys went out to dine;
One choked his little self and then there were nine.
Nine little nigger boys sat up very late;
One overslept himself and then there were eight.
Eight little nigger boys travelling in Devon;
One said he’d stay there and then there were seven.
Seven little nigger boys chopping up sticks;
One chopped himself in halves and then there were six.
Six little nigger boys playing with a hive;
A bumblebee stung one and then there were five.
Five little nigger boys going in for law;
One got in Chancery and then there were four.
Four little nigger boys going out to sea;
A red herring swallowed one and then there were three.
Three little nigger boys walking in the Zoo;
A big bear hugged one and then there were two.
Two little nigger boys sitting in the sun;
One got frizzled up and then there was one.
One little nigger boy left all alone;
He went and hanged himself and then there were none.

Il me paraît intéressant de s’arrêter un peu sur cette comptine elle-même parce qu’elle a une importance vraiment centrale dans le roman d’une part, et d’autre part parce qu’elle est d’un racisme qui crève absolument les yeux.

Mais qu’est-ce qui la rend raciste ?

Le point le plus évident pour un lecteur moderne est probablement l’utilisation du mot nigger lui-même, mais il faut s’arrêter aussi un peu sur ce que la chanson raconte et sur le contexte dans lequel elle était chantée : il s’agit d’une chanson de minstrel, c’est à dire des spectacles où des blancs grimés en noirs jouaient des rôles de simplets divertissants. C’est un stéréotype qui fait des hommes noirs des demeurés joyeux toujours prêts à chanter et danser comme des pantins. Je pense que le caractère insultant d’être simplet est évident, mais si vous ne voyez pas le problème d’être stéréotypé comme joyeux, figurez-vous que ce stéréotype spécifique a été tellement profond qu’il a influencé jusqu’à la psychiatrie1, ce qui illustre assez bien combien il est malsain et dangereux d’essentialiser un groupe de personnes à un trait même apparemment “positif”.

Ici, ils sont dix, parfaitement interchangeables. Chacun d’entre eux finit éliminé par sa propre maladresse, et ils sont tout à la fois pathétiques et comiques.

Wikipédia note que les revues de minstrels sont la “première forme de théâtre qui soit d’origine purement américaine”. Ça en dit long sur les USA, mais les stéréotypes associés aux minstrels se sont propagés dans tout le reste de l’Occident, en Angleterre et en France tout aussi bien, et ils se sont d’autant mieux implantés qu’un solide terreau de racisme préexistait bien entendu dans toute l’Europe occidentale.


Pièce de Debussy inspirée par ces stéréotypes

Au cours du 20e siècle, ces stéréotypes seront progressivement combattus. George Orwell, dans un billet publié en février 1947 dans le ‘Daily Herald’, critique un abécédaire illustré reprenant des stéréotypes racistes et ajoute :

The sad thing about this alphabet-book is that the writer obviously has no intention of insulting the “lower” races. He is merely not quite aware that they are human beings like ourselves.

Une telle analyse est très probablement aussi applicable à Frank Green, d’une part, et à Agatha Christie elle-même. C’est à dire que lorsque je qualifie la comptine ou le roman de raciste, je ne suis pas en train de dire qu’il s’agit de pamphlets haineux incitant à détester certaines populations et à recourir à la violence contre elles. La “race” n’est pas le sujet principal de la comptine, elle raconte juste une histoire humoristique pour divertir les petits enfants, mais cette histoire reprend à son compte, comme un fait, des stéréotypes insultants et condescendants, de la même façon que l’abécédaire critiqué par Orwell.

Les gens qui pensent que “ce ne serait plus possible aujourd’hui” ont tort : il y a encore aujourd’hui régulièrement des exemples, même dans les livres pour petits enfants, de représentations stéréotypées tout à fait dans la droite lignée de cette comptine. Ce qui est vrai, je pense, c’est que ce genre de chose suscite désormais beaucoup plus souvent une controverse, un tollé chez certaines personnes. Les gens qui perpétuent ce genre de choses sont pris à partie presque tout de suite, et en quelque sorte sommées de faire le choix entre reconnaître leurs torts, ou défendre leur racisme activement contre vent et marées, d’une façon qui n’arrivait pas, ou en tout cas beaucoup moins quand la comptine a été écrite et quand le roman a été écrit.

Autrement je pense qu’il est vrai qu’on peut dire que le racisme exprimé ici, reflétant, sans réflexion, des représentations insultantes, avait un caractère plus “innocent” (ce qu’Orwell exprime avec l’adverbe “merely” dans la phrase citée au-dessus).

Mais il ne faut pas se méprendre : il ne s’agit pas d’une excuse, il s’agit précisément du coeur du problème. Ce qu’on peut reprocher à ces oeuvres, c’est exactement ça !

C'est la nature même du racisme systémique de tout imprégner.

Et refuser de voir le problème, c’est en somme dire ceci : « je veux continuer à perpétuer des représentations insultantes parce que je ne veux pas voir en quoi elles sont insultantes. Je ne veux pas réfléchir ni me poser de question dessus. ».

On peut considérer que c’est la pire forme de mauvaise foi. C’est se cacher les yeux pour ne pas voir.

Une fois le problème posé explicitement, je n’ai absolument aucune charité intellectuelle envers la stupidité volontaire, a fortiori quand elle sert de paravent à un racisme assumé intérieurement mais pas (ou plus) extérieurement.

L’intrigue

Je vais maintenant résumer rapidement toute l’histoire du roman :

10 personnes sont réunies dans une villa sur une petite île privée au large de la côte du Devon (appelée successivement “île du Nègre”, “île de l’Indien” et “île du Soldat” en raison de sa forme).

Ces 10 personnes n’ont a priori pas grand’chose en commun les unes avec les autres : il s’agit d’un rejeton de la jeunesse dorée amateur de grosse voitures, d’un couple de domestiques, d’un général de la Grande Guerre, d’une vieille dame dévote, d’un juge d’affaires criminelles, d’un médecin célèbre et respecté, d’un policier, d’un mercenaire et enfin d’une jeune professeure de gymnastique, ex-préceptrice.

La villa est luxueuse et chaque chambre contient un exemplaire imprimé de la comptine, tandis que le salon contient dix petites figurines représentant, dans la version originale dix petits nègres (et donc dans les versions révisées, des indiens, puis des soldats). Les dix invités trouvent cela très amusant

Le soir de leur arrivée, tandis qu’ils sont tous réunis dans le salon de la villa, ils se voient chacun accusés, par un enregistrement, d’avoir provoqué, par négligence ou délibérément (quoiqu’indirectement) la mort de quelqu’un d’autre et sommés de présenter leur défense.

Rapidement ils commencent à être assassinés les uns après les autres, et ils réalisent progressivement que, comme il n’y a aucune cachette possible sur l’île, l’assassin est forcément l’un d’entre eux.

Les assassinats sont chacuns commis de façon à rappeler les vers successifs de la comptine : la première victime est empoisonnée subitement après avoir bu, la deuxième tuée dans son sommeil, la quatrième tuée avec une hache alors qu’elle coupait du bois, et ainsi de suite. De même, les dix figurines sont progressivement subtilisées ou détruites par l’assassin de façon à ce que leur nombre reflète le nombre de victimes encore vivantes.

La tension psychologique monte évidemment tout au long du roman. Au départ tous les personnages sont vaguement ennuyés et dans l’expectative, et même après les premières morts, ils sont anxieux de regagner la terre ferme mais pas terrifiés par leur situation. C’est au fur et à mesure de leur élimination que les suspicions, les disputes, les haines se font jour, et que plusieurs personnages avouent les “meurtres” qu’ils avaient pratiquement tous nié initialement.

Et inexorablement, leur nombre se réduit jusqu’à ce que, conformément au titre anglais actuel, il n’en reste plus aucun.

Un épilogue apporte la solution de l’énigme policière et révèle l’identité du tueur : le juge Wargrave.

Même si cet épilogue n’est pas sans mérite, on peut difficilement s’empêcher de penser qu’il arrive un peu comme un cheveu sur la soupe, à la façon de la scène finale de Psychose.

C’est à dire qu’il vient gâcher la précision mécanique du roman, son caractère de huis-clos ultime. Une île, dix victimes isolées du reste de la société, qui sont aussi dix coupables punis au nom de cette même société. Une comptine, deux vers pour chaque élimination, de dix à zéro.

La charge raciste du dénouement

Dans les romans d’Agatha Christie mettant en scène Hercule Poirot, le point de vue donné par la narration est généralement celui de Poirot lui-même, soit parce que le roman a un narrateur omniscient, soit parce que la narration est faite par quelqu’un qui joue le rôle de Watson auprès de Poirot (Arthur Hastings le plus souvent, le Dr Sheppard dans le Meurtre de Roger Ackroyd, etc). En conséquence, dans ces romans, le point de référence morale est relativement clair : on est avec Poirot (et par extention avec la police), on suit ses déductions et il ne se pose jamais de grande question morale : l’assassin doit être puni et livré à la justice. La seule concession faite par Hercule Poirot à des assassins qu’il réussit à coincer ou à leurs complices est de leur laisser la possibilité de se suicider pour épargner le scandale du procès à leur famille (Fameusement dans The Murder of Roger Ackroyd mais aussi dans Dead Man’s folly).

And then there were none n’est pas un épisode des aventures d’un héros préexistant, et ne contient pas de personnage principal à proprement parler. La narration est donc beaucoup plus chorale et exprime tour à tour les pensées de différents personnages à différents moments, avec les changements de style que cela peut entraîner.

De la même façon, le roman ne contient pas de point de référence morale clair du tout.

Pourtant le roman entier contient implicitement des grandes questions morales :

Déjà, est-ce la même chose, sur le plan moral, de tuer quelqu’un délibérément soi-même, ou de l’encourager (par divers moyens de pression sociale, par des cajoleries, par des menaces, par le fait de couper les ponts, ou en trahissant son rôle de gardien) à aller dans une direction qui lui sera fatale ?

Le personnage qui se soucie le plus de morale, dans le roman, est le meurtrier lui-même. Il est précisé dans l’épilogue que les meurtres sont arrangés par Wargrave de façon à ce que les "moins coupables" meurent en premier et les "plus coupables" en dernier, afin que leur punition soit non seulement la mort, mais aussi la torture psychologique qui résulte de son attente, de la suspicion que les protagonistes vont éprouver les uns envers les autres, etc…

La place de Philip Lombard, le mercenaire qui “a abandonné à la mort une vingtaine d’hommes d’une tribu d’Afrique” est l’avant-dernière, le pire crime étant donc apparemment celui de Vera Claythorne qui a poussé un enfant sous sa garde à se noyer.

Quel est le pire crime entre encourager délibérément à se mettre en danger un enfant qu’on a sous sa responsabilité et abandonner une vingtaine de personne à la mort ?

Entre laisser mourir vingt personnes (non-blanches) et un seul enfant blanc ?

Mais il faut tout de même garder à l’esprit deux choses : d’une part, Wargrave ne tue pas directement ses deux dernières victimes (même si sa confession semble indiquer que les choses se sont déroulées comme il l'espérait). C’est Vera Claythorne qui s’empare du revolver de Lombard et le tue, avant d’être poussée à la pendaison.

D’autre part, le juge Wargrave est un assassin sadique, et ce n’est pas parce que le roman lui laisse le dernier mot que nous sommes supposés approuver son action. Ou le sommes-nous ?

J’ai dit plus haut que l’épilogue avait un côté cheveu sur la soupe, parce qu’il dégonfle l’atmosphère de mystère tendu de la fin du roman, qu’il brise l’élégance du huis-clos. Mais l’épilogue a le mérite de poser implicitement le problème de la moralité des actions de Wargrave. Voici les deux points de vue qui cohabitent dans la conclusion :

Wargrave est un juge respectable qui a pris sur lui de confronter dix assassins qui croyaient que personne ne leur demanderait jamais de compte parce que leur crime était impossible à punir par la justice. Il fait explicitement référence à son “sens moral profond” et va jusqu’à souligner que dans la liste des dix invités sur l’île, il est le seul dont le crime “n’est pas un vrai crime”, puisque l’homme qu’il a fait condamner à mort était indubitablement coupable. D’après lui, ce point le singularise, et fait de lui un suspect plus évident que les autres (qui sont donc “vraiment coupables” quoi qu’ils n’aient jamais non plus été traduits en justice et, pour un certain nombre d’entre eux, rien fait d’illégal).

D’un autre point de vue, Wargrave est un assassin fou qui a intrigué pour que dix personnalités respectables (selon les standards de leur société et de leur époque) soient réunies sur une île isolée, et assassinées progressivement les unes après les autres, dans un jeu de torture psychologique très cruel dont le caractère enfantin est souligné à la fois par les références constantes à la comptine et aussi par Wargrave qui, dans l’épilogue, mentionne explicitement le sadisme comme un trait dominant de son caractère. En fait il les traite comme des jouets pour son plaisir personnel et les entraîne dans une mécanique déshumanisante (Au moment où il n’y a plus que trois victimes vivantes, Blore, faisant référence à la comptine, demande où l’assassin va trouver un zoo, et Claythorne lui rétorque qu’ils sont le zoo, qu’ils n’ont plus rien d’humain).

Et à quoi sont-ils réduits, tout ces braves gens respectables ? Ils sont réduits aux petites figurines, retirées unes à unes de la table, ils sont réduits aux petits personnages comiques de la comptine…

Bref, alors que le masque de leur hypocrisie se déchire progressivement et révèle leur vraie nature, leur sauvagerie intérieure et qu’ils commencent à s’entre-tuer, ils sont réduits à des “nègres”.

C’est ça le sort réservé par Wargrave à ses victimes.

C’est la convocation de ce stéréotype raciste qui donne tout son impact au climax du roman.

Je ne pense pas que cette interprétation soit tirée par les cheveux. Vu le côté très mécanique, rappelé à de multiples reprises, de l’identification entre les dix personnes présentes sur l’île, les dix figurines et les dix petits nègres de la comptine, on peut clairement dire que c’est un des ressorts principaux du roman.

Et il devrait crever les yeux de tout un chacun que c’est un ressort raciste.

Quoi de plus raciste que de faire des noirs l’étalon de la mesure de la sauvagerie d’assassins blancs ?

Et vu sous cette lumière, il est clair aussi que ça ne marche pas, pas du tout, de remplacer tout simplement un mot par un autre et dire “ha ha, mais en fait ce sont dix petits soldats ! Circulez, y a rien à voir”. (Et il va sans dire, j’espère que c’était évident pour tout le monde depuis le départ, que mettre “indien” à la place c’est tout aussi raciste)

Tout ça s’inscrit bien sûr dans le cadre plus vaste de l’arrière-plan moral du roman, qui est l’arrière-plan moral de tous les romans d’Agatha Christie, où, de même, condamner à mort un assassin est quelque chose de complètement normal qui ne suscite pas de commentaire particulier.

La moralité de Wargrave et la peine de mort

Dans Mrs McGinty is dead, l’enquête menée par Hercule Poirot vise explicitement à sauver un homme de la potence parce que le policier qui a mené l’enquête initiale ne le croit pas coupable. Une fois le bon coupable trouvé, il est entendu qu’il sera exécuté et aucun personnage n’y trouve à redire. Dans Le Meurtre de Roger Ackroyd, Poirot laisse l’assassin se suicider pour éviter le scandale, ce que fait aussi le juge Wargrave à la fin de And then there were none : son “sens moral aigu” lui interdit de s’en tirer vivant. La moralité pratiquement constante des romans d’Agatha Christie est qu’un assassin doit lui-même mourir.

Le caractère sacrificiel du suicide de Wargrave paraît néanmoins amoindri par le fait qu’il est gravement malade et que c’est parce qu’il est gravement malade qu’il a décidé de laisser libre cours à ses penchants sadiques, penchants qui, rappelons-le, remontent à l’enfance.

Wargrave, juge qui veut aussi s’arroger le rôle du bourreau, est le “coupable” dans le sens du roman policier classique, du whodunnit. La question est “qui a commis le crime qui est l’objet du roman”, et il est la réponse.

Mais de façon intéressante, il est aussi l’enquêteur, sur les crimes de ses dix victimes (car pour arrondir le compte à dix, il assassine son complice Morris, ce qui est un autre détail qui brise l’élégance du huis-clos puisque Morris ne meurt pas sur l’île comme les autres), mais aussi sur son propre crime, où tant qu’il est encore censé être en vie, il prend pratiquement la direction des opérations.

En fait, Wargrave, dans la mesure où il se met dans une position quasi-divine en rendant une justice extraordinaire qui attrape des coupables qui échapperaient à la justice humaine ordinaire, dans la mesure où il crée de A à Z le déroulement de ce qui va se passer sur l’île, et pour qui la mort des gens sur cette île est quelque chose qu’il se divertit à susciter, démiurge tout à la fois bourreau et justicier, pourrait passer pour le double littéraire évident d’Agatha Christie2.

Mais en tant que figure de juge, Wargrave pointe aussi le caractère arbitraire et terrible de la peine de mort : il dit lui-même qu’il a choisi son métier pour assouvir ses pulsions sadiques d’une façon qui ne contreviendrait pas à son sens moral. On ne le lui fait pas dire, et dans un autre contexte, dans un autre roman, ce serait l’occasion d’une critique au vitriol de la peine de mort et de la justice britannique.

Même là, le malaise est palpable. Si Wargrave n’a (à ses yeux) fait en somme que son devoir moral de juge en tuant ses victimes, pourquoi se suicide-t-il ? Pourquoi a-t-il attendu d’être gravement malade pour les attaquer ? Pourquoi toute cette farce ? Si Wargrave est un assassin fou qui tue pour le plaisir, pourquoi se drape-t-il dans la morale ? Le fait que chaque victime de Wargrave soit également, en un certain sens, un meurtrier, auquel Wargrave dispense sa forme de justice, pointe quand même vers l’idée que réciproquement, tous les meurtriers, dans tous les romans d’Agatha Christie, sont aussi des victimes dans le sens où ils finissent tous explicitement ou implicitement condamnés à mort.

Évidemment une réponse possible est que Wargrave est un personnage de roman policier et que son plaisir, c’est aussi le plaisir du lecteur.

Il faut être un psychopathe sanguinaire pour trouver artistique de commettre un crime inexplicable où dix personnes meurent sur une île déserte sans que l’identité de l’assassin puisse être trouvée… ou bien il faut être un lecteur de roman policier qui se délecte de violence fictionnnelle codifiée et ritualisée, tout en conservant une supériorité morale, en surplombant les personnages qui n’existent que pour son divertissement. Du reste, Wargrave fait référence dans l’épilogue à son “imagination incurablement romantique” de petit garçon lisant des romans d’aventure.

Mais cette réponse métatextuelle ne devrait pas faire oublier que le hanging judge, le juge connu pour sa sévérité extrême et la libéralité avec laquelle il envoie les gens à la potence, est une figure qui a existé dans la réalité jusqu’à l’abolition de la peine de mort.

Philip Lombard, ou “vous reprendrez bien un peu d’antisémitisme avec votre racisme” ?

Le personnage de Philip Lombard, étant l’une des deux dernières victimes, revêt une importance particulière à la fois pour l’intrigue et pour la question du racisme dans le roman.

Lors de la lecture de l’acte d’accusation au début du roman, il est le seul à avouer avec légèreté qu’il a bel et bien fait ce qu’on lui reproche. Au milieu de gens qui s’étouffent qu’on ait osé les accuser chacun d’avoir tué une ou deux personnes, Lombard avoue presque en éclatant de rire qu’il a bel et bien pris les vivres de 21 personnes et qu’il les a abandonné à la mort. Et de se justifier en expliquant que sa propre préservation passait avant tout, mais aussi que “natives don’t mind dying, you know.” (“les indigènes, eux, ne craignent pas la mort”, stéréotype raciste bien réel).

Cet aveu horrifie Véra Claythorne, qui précisément à la fin du roman, tue Lombard d’un coup de revolver pour assurer sa propre sécurité.

En fait, on peut se demander si Lombard ne suscite pas l’indignation chez les autres surtout par son excès de franchise. Là où la plupart des personnages a enveloppé sa faute sous des couches d’hypocrisie, il dit un peu trop clairement qu’il se fait passer avant tout les autres, et qu’il ne considère pas les “indigènes” comme des êtres humains à part entière.

Mais s’il est le seul à le dire aussi clairement, il est loin d’être le seul personnage à penser ainsi : « Emily Brent said sharply : “Black or white, they are our brothers.” Vera thought: “Our black brothers - our black brothers. Oh, I’m going to laugh. »

Un autre point qui distingue Lombard des autres personnnages, c’est qu’il n’est pas convié sur l’île par lettre, mais embauché directement par Isaac Morris, qui est l’homme qui sert d’intermédiaire à Wargrave pour acheter l’île. Morris est juif, et la narration, qui représente alors le point de vue de Lombard, ne se prive pas de faire des commentaires tels que : « He had fancied, though, that the little Jew had not been deceived - that was the damnable part about Jews, you couldn’t deceive them about money - they knew! », « There had been a very faint smile on the thick Semitic lips of Mr. Morris »3

Le fait que la narration représente le point de vue de Lombard ici ne me paraît pas vraiment une excuse pour ce genre de commentaires antisémites.

Le personnage de Morris réapparaît dans l’épilogue où Wargrave clarifie que, ne se comptant pas lui-même parmi ses victimes, pour arrondir le compte à dix et pour être sûr que son crime serait inexplicable, a liquidé Morris, qui est un individu douteux ayant “introduit la fille de l’un de ses amis à la drogue”.

Je pense qu’on peut dire que le personnage d’Isaac Morris un est une figure tout ce qu’il y a de plus antisémite : C’est à la fois un génie des affaires que personne ne peut rouler et qui peut ourdir les manigances les plus douteuses sans laisser aucune trace et c’est aussi un criminel adroit et profondément méprisable et méprisé de tout ceux qui le croisent.

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Faut-il brûler Ils étaient dix ?

Talons of Weng-Chiang is incredibly racist. Talons of Weng-Chiang is my favourite Doctor Who story. I loved my Gollywog.
(Andrew Rilstone, Actually it’s about ethics in Doctor Who Journalism )

Je me suis largement inspiré du billet d’Andrew Rilstone pour écrire ce texte. Dans son billet, Rilstone commente une controverse autour d’une histoire de la série originale de Dr Who intitulée “Talons of Weng-Chiang”, qui est largement considéré, par les fans de la série originale, comme l’une des meilleure voire la meilleure histoire de Dr Who, et qui se trouve aussi être remarquablement raciste envers les asiatiques.

Rilstone démonte avec brio certains arguments utilisés pour contrer les accusations de racisme.

And you can’t judge the past by the standards of the present.

Yes you can.

Really, you can.

Watch me.

“In 1952, Alan Turing was tried in a criminal court and given libido suppressing drugs as a punishment for being gay. This was wrong.”

“In 1900 in the UK, women were not allowed to vote in elections. This was wrong.”

“Until 1954 black children were not allowed to go to the same schools as white children in some parts of America. This was wrong.”

That wasn’t so difficult, was it?

Rilstone note également en passant l’inutilité totale des arguments se référant aux bonnes intentions des auteurs :

Talking about the “intention” of a work is incredibly problematic. It locates the work’s meaning outside of the text, in the subjectivity of a person called “the author” who may not even be alive.

Ces arguments sont largement applicables aussi aux romans d’Agatha Christie.

Bien sûr, ses romans sont représentatifs de leur époque qui est déjà assez lointaine (plus que l’époque de diffusion de Talons of Weng-Chiang).

Et ça se voit par exemple dans l’utilisation tout à fait anodine du mot “queer” dans le sens de “bizarre” ou “gay” dans le sens de “joyeux”, dans les hypothèses morales qui sont faites sur les personnages et qui sont présupposées être faites par le lecteur.

Ce qui a rendu Agatha Christie célèbre, c’est sa capacité à jouer sans cesse avec les conventions du genre policier, y compris les conventions qu’elle avait elle-même contribué à établir.

Sa capacité à écrire un roman où le narrateur est coupable, un roman où tout le monde est coupable, un roman ou personne n’est coupable, et un roman comme And then there were none, qui, je pense qu’on le voit au-dessus, préfigure certains genres comme le slasher. Certaines de ces conventions sont passées de mode, ce qui a diminué probablement l’intérêt de certains de ces romans, et complique la compréhension de certains autres.

Par exemple, dans le passage cité ci-dessus où Emily Brent argue de l’humanité des noirs abandonnés par Lombard, je pense qu’il est clair que Christie compte sur le fait que le lecteur, à la première lecture, se sentira plus de sympathie pour la jeune Vera Claythorne, et d’autant plus qu’Emily Brent explique juste après qu’elle a froidement viré sa servante et que cette dernière, abandonnée de tous, s’est suicidée.

Mais pour autant, je ne suis pas sûr que le sens de ce passage est que Christie trouve l’idée risible. On peut aussi considérer que c’est un indice subtil du fait que Claythorne est en réalité “plus monstrueuse” que Brent et que c’est cette dernière qui incarne, pour ce court passage, la voix de la raison. Mais nous ne pouvons pas vraiment en être sûrs.

Une chose est claire cependant : ce passage, rescapé des diverses altérations éditoriale subies par le texte de 1939, a pas mal perdu de son sens de par le changement du contexte.

Tom Baker is my favourite Doctor; Philip Hinchcliffe is my favourite producer; Talons of Weng-Chiang my favourite story. That would have been my position this time last week; and it would be hypocritical to pretend it has changed. It’s not a controversial stance.

De la même manière, il serait assez hypocrite pour moi de prétendre que j’ai arrêté d’aimer et d’admirer And then there were none. En fait, j’irai même jusqu’à dire que l’ayant relu pour écrire ce texte, je l’apprécie même encore plus. Mais plus que jamais j’en vois aussi clairement les défauts.

Il gagne à être relu d’une façon qui est plutôt inhabituelle pour un roman policier, même d’Agatha Christie. Plein de détails changent de sens à la relecture, et c’est vraiment un plaisir de suivre la construction du roman se dérouler.

Mais peut-on extirper le racisme de ce roman ? J’ai longtemps pensé, tout comme Rokhaya Diallo dans l'article que je citais au début de ce texte4, que le racisme et l’antisémitisme présents dans ce roman étaient des détails malheureux mais secondaires, mais je n’en suis plus si sûr, parce que ce n'est pas qu'une simple histoire de mots.

Le parallèle avec le texte de Rilstone cesse ici parce que contrairement à Talons of Weng-Chiang qui contient des personnages asiatiques (joués par des blancs en yellowface), And then there were none ne contient pas de personnage noir, ce qui pose peut-être une limite, malgré tout, au racisme dont on peut le taxer.

On peut dire que les éléments racistes du roman ne sont effectivement pas forcément au premier plan.

Il s’agit d’abord de brosser le portrait d’une galerie de dix personnages qui s’enfoncent ensemble dans l’horreur et qui y révèlent leur vrai visage.

Le racisme, dans And then there were none, ne prend effectivement pas beaucoup de place, au moins en apparence.

Mais je pense avoir bien démontré ci-dessus qu’il s’agissait tout de même d’un élément crucial. En dépit de son côté diffus, en dépit du fait qu’on pourrait presque passer à côté, il me paraît pratiquement impossible à extirper du roman sans l’altérer beaucoup. Il est beaucoup trop structuré autour de la comptine, “la ronde des dix petits nègres”, pour que quelques coups de ciseau et quelques remplacements de mots ne laissent pas transparaître la réalité originale du texte.

Une chose est sûre en tout cas : il ne s’agit pas seulement que d’une question de titre.

Modification du XKCD numéro 2347 'Dependency'

Alors que faire ?

Il me semble que la première étape est d'admettre que nous avons un problème.

Une citation fameuse de Bernanos dit :

Antisémite : ce mot me fait de plus en plus horreur. Hitler l'a déshonoré à jamais.
Cette phrase a suscité beaucoup d'ironie pour la raison évidente qu'il n'y a pas et qu'il n'y a jamais eu d'antisémitisme "honorable", et ce en dépit du fait qu'elle marquait chez son auteur une évolution considérable (quoique justement, arguablement insuffisante).

La vision d'un racisme qui serait "pardonnable" car "de son époque", "innocent", est très naïve et très critiquable. L'horreur des crimes justifiés par le racisme ne passait pas inaperçue de tout le monde5, et les critiques en sont très anciennes. Il faut arrêter de vouloir excuser le passé sous prétexte que c'est le passé.

Mais de plus, même en prenant cette vision au sérieux, si nous admettons l'idée d'une innocence passée qui serait à contraster avec notre présent plus conscient du problème du racisme, alors il faut en tirer la conséquence : ayant supposément mieux conscience du caractère problématique du racisme que nos aînés, c'est bien à notre époque de déterminer la façon de corriger le tir.

Or, c'est précisément ce que ne veulent pas les gens qui tonnent contre ce changement de titre : ni changement de titre, ni évidemment de censure, ni trigger warning ni rien.

Si on excuse quelque chose de par son "innocence" et en même temps qu'on refuse toute évolution, c'est qu'on refuse de grandir ?

On voudrait se réfugier dans l'immaturité ou l'irresponsabilité, ne pas être comptable des errements des siècles passés et en plus les perpétuer ?

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Le nouveau titre et les rectifications du roman

L’art du titre est quelque chose de redoutablement compliqué, et notamment pour un titre traduit. Faut-il simplement traduire le titre original ? Si le titre original contient une allusion culturelle, comment la retransmettre ?

L’une des difficultés bien sûr est qu’un titre ne s’adresse pas juste aux lecteurs du roman, il s’adresse à des lecteurs potentiels, à des non-lecteurs. Il n’était bien entendu pas question de laisser un terme raciste sur la couverture d’un livre qui peut être vu par n’importe qui dans une librairie.

Le problème, c’est que si on fait ça, si on altère un titre pour le rendre moins raciste, alors, on risque de tromper les gens sur la nature du livre qui est inchangée, à moins de changer aussi le contenu du livre, ce qui paraît une proposition beaucoup plus discutable, périlleuse et compliquée, que de changer le titre.

Contrairement à d'autres héritages du passé, un livre est un objet culturel complexe. Ce n'est pas comme une certaine pâtisserie qu'on peut se contenter de rebaptiser "Tête au chocolat", avant de passer à autre chose.

J'ai déjà cité plus haut un passage qui a perdu de son sens avec les changements éditoriaux. Ces changements qui ont visé à éliminer ce que le livre pouvait avoir d'offensant ont supprimé les termes désormais considérés comme offensant, les quelques passages antisémites que j'ai cités, qui sait quoi d'autre ?

Au-delà de la bataille du titre, qui est ce à quoi tout le monde s'est arrêté, il me semble que la question est là : jusqu'où peut-on altérer un roman avant de le dénaturer, et jusqu'où doit-on aller ?

Face à des livres qui contiennent des thèmes racistes, on peut décider qu’ils ne valent pas la peine d’être lu et les laisser tomber dans un oubli mérité.

Mais si on décide, pour une raison ou une autre, qu'ils méritent d'être sauvés, alors il faut probablement plutôt mettre trigger warning sur la couverture et rajouter du paratexte expliquant bien ce qu’ils peuvent avoir de problématique.

Ça me semble plus correct envers les livres et envers les gens qui les lisent de rajouter un appareil critique explicatif, pour mettre en garde, contextualiser, expliquer, et pointer ce que le texte a de problématique, plutôt que d'altérer le texte lui-même.

On peut aussi envisager d'éviter de les mettre autant dans les mains des enfants (même si, connaissant les enfants, ça les empêchera pas de les lire) et en évitant aussi de les mettre sur un piédestal (ce qui ne fait pas du bien à un livre de toute façon).

On peut discuter sans fin du sort à réserver à Agatha Christie en débattant son degré de mérite artistique et de racisme, tout comme pour H.P. Lovecraft, ou Shakespeare ou Zola, ou la myriade d’autres écrivains qui ont fait montre de diverses formes de racisme allant du préjugé “innocent” et “de son temps” à une détestation tout à fait assumée et construite.

Mais ce serait oublier l’éléphant dans la pièce, le point qui différencie Christie des trois auteurs que je viens de citer…

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L’Argent

Agathie Christa est une des autrices les plus populaires et ipso facto les plus vendues dans le monde entier, et son oeuvre n’est pas encore dans le domaine public. Ses romans ont été traduits et retraduits et constamment réédité, et ses écrits sont régulièrement portés à l’écran.

C’est le groupe Agatha Christie Limited, détenu en partie par la famille d’Agatha Christie et en large partie par un groupe américain, qui gère les droits d’auteurs importants générés jusqu’à aujourd’hui par son oeuvre. Ce sont eux qui prennent des décisions sur le sort de l’un ou l’autre roman. Ce sont eux, bien entendu, qui ont donné le feu vert à un nouveau titre pour la traduction française.

Rien que pour Ils étaient dix, il y a une nouvelle mini-série française qui est sortie en 2021 alors que la BBC en avait déjà fait une il y a quelques années (qui était d’ailleurs affreusement mauvaise pour la simple et bonne raison qu’il n’y a pas assez de matériel dans le roman pour faire plus qu’un film de 90 à 100 minutes ce qui conduit à beaucoup de remplissage pour une minisérie de 3x 55 minutes), et il y a aussi une nouvelle adaptation de la Mort sur le Nil, qui est sortie au cinéma récemment.

Bref, la vache à lait que constitue l’oeuvre d’Agatha Christie est loin d’être encore tarie et c’est bien dans ce contexte que ce renommage doit être compris.

Les différents renommages du roman ont absolument toujours eu pour but premier de le faire vendre mieux. Je pense qu’il n’est pas du tout sûr que le renommage initial de 1940 ait eu pour motif principal d’apaiser les sensibilités des afro-américains. Plus probablement, le but était d’éviter de susciter la controverse. De la même manière, le renommage français actuel a surtout pour but de garder le roman présentable en apparence.

Le remplacement maladroit de termes dans le texte, d'abord par des "indiens" puis par des "soldats" ne peut tromper que les gens inattentifs.

J'ai trouvé sur internet des gens (anglophones) surpris voire choqués d'apprendre le titre original du roman : la réputation d'Agatha Christie mérite-t-elle de s'en tirer aussi bien ?

Qu’on ne se méprenne pas : il est, à tout prendre, préférable que les manoeuvres cyniques destinées à améliorer la vente d’un livre conduisent les éditeurs à choisir dans le sens de moins de racisme. C’est préférable au fait de ne rien faire, bien sûr. Mais on ne peut pas dire que ce soit l’épitomé de la vertu.

C’est dommageable à mon avis de prétendre, même implicitement qu’un livre dont l’intrigue repose sur des stéréotypes racistes peut miraculeusement devenir inoffensif par la vertu d’un changement de titre et des retouches à quelques passages et c’est pourquoi je suis quelque peu consterné de voir la vigueur avec laquelle le nouveau titre a pu être défendu.

On croirait que Le Livre de Poche est une organisation philanthropique dévouée à la lutte contre le racisme et pas une marque du groupe Hachette. Mais ce n’est pas très tenable de vouloir continuer à profiter économiquement d’un produit culturel raciste tout en essayant de le maquiller pour qu’il ait l’air de ne plus l’être !

Je pense qu’on a peut-être tous collectivement mieux à faire que de défendre âprement ce qui n’est jamais qu’un choix de marketing. Et c’est d’autant plus vrai que les nouvelles éditions n’ont pas pu résister à la tentation de mentionner l’ancien titre sur la couverture, probablement parce que dans l’esprit d’un éditeur, brand recognition passe avant l’antiracisme.

Est-ce que soutenir ce genre de rectification, ce ne serait pas aider des profiteurs à lisser les aspects problématiques de leur poule aux oeufs d'or, à dissimuler la poussière sous le tapis ?

Comment prendre au sérieux la sincérité des éditeurs qui veulent jouer ainsi sur les deux tableaux ? À trop vouloir contenter tout le monde, on finit par ne contenter personne.

Mème des deux astronautes contemplant la première page de l'édition révisée du roman, l'un dit 'wait, it's all about money ?' et l'autre répond 'always has been' en lui braquant un pistolet dans le dos

Mais peut-être que ne contenter personne est une bonne chose quand on veut vendre des salades. Vu le volume de la controverse sur Twitter début septembre 2020, la réédition du livre et son changement de titre ne pouvaient échapper à personne.

Il est cependant normal de trouver énervant de voir des attaques de mauvaise foi faites par des gens qui cherchent avant tout et très hypocritement à défendre leur propre privilège raciste en se dissimulant derrière des motifs-paravents et des arguments opportunistes utilisés à l’emporte-pièce.

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Conclusion

La question de savoir en quoi un roman d’Agathie Christie peut être considéré comme “raciste” est une question complexe, que je ne prétends pas du tout avoir épuisée, et c’est une question qui peut paraître finalement assez académique :

Offrir des jugements et des condamnations morales sur une écrivaine morte depuis 46 ans ne me semble pas terriblement intéressant en soi.

Cette question cesse d’être académique dès lors que le roman reste non seulement lu, mais admiré, encensé, réédité, réadapté sans cesse jusqu’à aujourd’hui. Ils étaient dix a beau avoir été écrit en 1939, il reste un roman contemporain de nous.

Nous ne pouvons pas faire grand’chose aujourd’hui contre le racisme de 1939 (et même si nous le pouvions, il y aurait des cibles plus prioritaires qu’Agatha Christie).

En revanche, nous pouvons aujourd’hui faire quelque chose contre le racisme d’aujourd’hui, et cela passe aussi par le réexamen de ce qui a été jusqu’ici toléré sans discussion dans nos pratiques culturelles.

Ce réexamen est déjà commencé depuis longtemps à vrai dire ! S’il a pu enfin rentrer dans la tête d’éditeurs français qu’il fallait changer le titre de la traduction du roman, ce n’est pas un simple effet du passage du temps mais bien le résultat d’un travail complexe et ingrat que mènent depuis des décennies des militants et d’universitaires engagés.

On entend souvent des gens justifier un tel changement en disant “les temps ont changé, ça ne passe plus”, comme si “les temps” avaient changé tout seul. Bien entendu, il n’en est rien.

À titre personnel, je ne suis pas spécialement favorable à la réécriture du roman, parce que comme je l’ai expliqué, je ne pense pas qu’elle réussisse à éliminer vraiment son caractère raciste.

Je pense qu’on peut considérer que cette nouvelle édition et ce nouveau titre, c’est un bien pour un mal : ça montre que les choses avancent, et ça montre aussi combien elles avancent lentement. Ça (re)met un débat important sur la table, et en même temps ça ne contribue pas à l’orienter forcément dans une bonne direction.

Au fond, sans vouloir censurer le livre, on pourrait peut-être s’épargner de le rééditer sans cesse non ?

Préconisations

Je sais que quand on critique quelque chose, on est obligé de dire le plus explicitement possible ce qu’on est censé “mettre à la place”, faute de quoi on risque d’être accusé de ne pas être constructif (ce qui m’est égal), et surtout, que d’autres gens vous inventent des préconisations que vous n’avez pas faites (par exemple si on critique un livre, on est automatiquement accusé de vouloir le censurer).

Alors voici une liste de choses qu’on pourrait faire

Ce dernier point mérite un peu de développement : les trigger warnings ont été abondamment moqués par le genre de personne pour qui toute atteinte à la sacro-sainte majesté du Livre est un intolérable crime, au point apparemment que le bien-être des gens qui les lisent doit manifestement passer derrière.

Pourtant, c'est précisément le contraire de la censure que décrient les réactionnaires de tout poil dès qu'on ose critiquer le passé. Plutôt que de dire "ne lisez pas", ça consiste justement à dire "lisez mais soyez averti de ce que vous trouverez, et ne vous faites pas d'illusion sur ce que vous lirez".

Ça peut paraître terrible aux naïfs de porter un jugement et d'orienter les lecteurs ainsi avant même de commencer la lecture, mais c'est déjà ce que font les éditeurs de beaucoup d'autres façons bien moins utiles (les mentions d'âges de lecture sur les livres pour enfant, par exemple).

Pour moi le vrai inconvénient des trigger warnings en littérature, c'est que certains s'ingénieront à trouver et à lire les livres portant les pires mentions d'avertissement, purement pour cette raison, mais bon, ils pourront plus difficilement faire semblant de ne pas savoir ce qu'ils font (on peut garnir un livre du meilleur appareil critique du monde et espérer qu'il instruira qui le lira, mais, on ne peut forcer personne à les lire !)

Meme de Winnie  the Pooh en deux cases. Première case : Winnie the Pooh normal avec l'air blasé, légende : 'trigger warning'. Deuxième case, Winnie en costume de gala avec un air snob, légende : 'caveat lector'.

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Notes

Références et Liens

Oeuvres citées

Liens

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